1) Un point technique : Le court-noué, qu’est-ce en réalité ?

Non, Madame Pécresse, le court-noué ne rend pas le sol impropre à la viticulture. Le court-noué est un virus transmis à la vigne par des vers nommés nématodes qui vivent sur les racines des vignes. Ce virus agit sur le développement des rameaux et raisins, mais ne tue pas le pied de vigne. Il existe un moyen tout à fait naturel et biologique de résoudre ce problème. Il figure dans la charte de l’association alsacienne de viticulture intégrée « Tyflo » et les vignerons membres de Tyflo la pratiquent depuis longtemps : il s’agit de priver les nématodes de nourriture en sortant soigneusement les racines de la terre au moment de l’arrachage et en laissant reposer la terre au moins deux ans avant de replanter. Cette technique réduit les dégâts du court-noué et les rend tout à fait acceptables. De plus, les maladies du bois qui se développent ces dernières années : Esca, Black Dead Arm (BDA) etc … sont beaucoup plus préoccupantes que le cout-noué, car elles tuent le cep de vigne, elles, et même des jeunes ceps. C’est là que la profession viticole aurait besoin de recherche sur des moyens biologiques de contenir ces maladies. Ce serait un excellent sujet de recherche pour l’INRA.

2) Le véritable enjeu du « fauchage »

La neutralisation des plants de vigne est en fait un acte bien réfléchi de désobéissance civile, et non du terrorisme. Le but est d’attirer l’attention sur l’orientation et les choix de notre société en matière d’agriculture, viticulture et d’économie en général : Voulons-nous aller vers une agriculture prisonnière des multinationales qui vendent les produits de traitement de synthèse, les engrais chimiques, les semences OGM ou non ? Ce sont les mêmes entreprises qui déposent des brevets sur le vivant, essayant d’obliger les paysans du monde entier à leur acheter chaque année leurs semences. Les mêmes aussi qui font des bénéfices sur la nourriture cotée en bourse. Ou bien voulons-nous aller vers une agriculture responsable, se dégageant progressivement de la mainmise des vendeurs d’intrants pour évoluer vers des solutions locales et humaines aussi bien pour les approvisionnements que pour la vente ? Une telle agriculture ne peut qu’aller vers le biologique. Cette deuxième orientation correspond à ce qui était souhaité au Grenelle de l’Environnement, et aussi à l’opinion publique qui refuse les pesticides et les OGM. La pétition d’AVAAZ demandant un moratoire sur les OGM avait déjà obtenu 900 000 signatures le 31 mai 2010. Le film de Coline Serreau « Solutions locales pour un désordre global » montre des exemples filmés dans le monde entier, sur tous les continents, prouvant que l’agriculture biologique et familiale n’est pas une utopie, qu’elle produit suffisamment pour se nourrir –n’oublions pas que c’est l’essentiel- mais aussi pour vendre une partie des récoltes. Ceci est bien confirmé par l’observation des agriculteurs, éleveurs, maraîchers, viticulteurs travaillant en bio près de nous en Alsace qui vivent de ce qu’ils produisent et commercialisent soit en vente directe, soit par l’intermédiaire de circuits de vente de produits bio. Tout cela « tient la route » économiquement. C’est cela l’avenir, et non la vente de semences OGM qui obligent les producteurs à utiliser encore plus de pesticides à cause de l’adaptation des insectes ou maladies ou de plants qui tôt ou tard provoqueront une résistance. Nous désirons aussi attirer l’attention sur la nécessité, aussi bien en France que dans le monde entier, du maintien d’un tissu social dans les campagnes. Ceci passe par le maintien de l’agriculture familiale créatrice d’emplois. Non, ce n’est pas l’agrandissement et l’industrialisation des fermes qui va sauver l’agriculture et l’approvisionnement du monde en produits agricoles. Nous préférons dix petites fermes menées par des agriculteurs responsables à une industrie avec des salariés sans aucune initiative. Il est du devoir des citoyens ayant pris conscience de ces enjeux d’avertir l’opinion publique pour créer un mouvement de retour à la raison. Il est de leur droit de refuser que notre société aille encore plus loin dans la direction de l’agriculture soumise aux intérêts financiers. Il s’agit plus de clairvoyance que d’obscurantisme ! Ceci est le sens de l’action réalisée à Colmar.

3) Comment croire que l’INRA ne travaille que pour « la science » ?

Dire que ces essais ne sont faits que dans le but de la connaissance de la plante est prendre les citoyens pour des naïfs. Le but est bien sûr de mettre au point des plants de vigne résistants au court-noué, et ces plants seront commercialisés par quelqu’un. On peut se demander par qui ? Et que deviendraient les autres vignes et en particulier les vignes conduites en bio si jamais ce projet aboutissait ? La liste des « partenaires » privés financeurs actuels de l’INRA de Colmar est la suivante : • CEDE environnement (filiale à 100% de Véolia), • Agri-obtention (un semencier qui revendique sur son site 450 variétés dans son "portefeuille de variétés végétales"), • mais aussi et surtout, ceux qu'on appelle le club des cinq et qui fournissent "le meilleur de la génétique disponible en France" : Florimond Desprez, Limagrain Verneuil Holding, Syngenta Seeds SAS, Serasem et Unisigma.

Ce sont toutes des entreprises ayant intérêt dans la commercialisation de semences –et pourquoi pas de plants de vignes - au niveau mondial. Leur premier intérêt est de faire accepter les essais par l’opinion publique, préparant ainsi la vente des semences OGM aux agriculteurs puis la vente des produits alimentaires issus de ces semences. Nous connaissons bien maintenant les complicités entre les multinationales, les organismes de recherche privés et publics et les organismes de contrôle des Etats : FDA, AFSA etc … pour faire accepter la commercialisation de leurs produits et plantes OGM dans les Etats malgré l’opposition de l’opinion publique. Le dernier exemple est l’autorisation de mise en vente de plants de pomme de terre OGM en 2010 ! Le grand pouvoir des multinationales parvient aussi à obliger les chercheurs et les organismes de contrôle à taire les expérimentations mettant en évidence les dangers de ces produits pour la santé. Certains chercheurs sont passés outre et ont informé le grand public de ces risques bien réels, au détriment de leur carrière. Que diront les membres d’Alsace Nature quand on voudra planter des vignes OGM le long de leurs maisons ? Seront-ils encore aussi frileux ? Par contre si l’INRA acceptait la discussion et orientait ses recherches sur les solutions biologiques au court-noué, et surtout aux maladies du bois, ce serait une victoire de la raison.

Ne serait-ce pas une meilleure image pour l’INRA de Colmar d’être les pionniers de la recherche de solutions biologiques ?

La famille Beck- Hartweg, vignerons à Dambach-la-Ville, Alsace